École de Paris hier et aujourd’hui – exposition en 2017 à  la Mairie du XVIe arrondissement

C’est en 1925 que le critique André Warnod lance l’expression « École de Paris », désignant ainsi le groupement informel d’artistes venus, en vagues successives, de tous les coins de l’Europe. Parmi eux, une majorité d’exilés de l’Empire russe chassés par l’oppression tsariste puis la révolution et la guerre civile et des artistes issus des bourgades juives fuyant les pogromes, une vie misérable et l’interdiction de la loi mosaïque de représenter la figure humaine. Paris, ce puissant aimant, les attire par son atmosphère de liberté et sa réputation d’ « atelier de l’Europe », de centre de la modernité. Le Bateau Lavoir, la Ruche, le passage Dantzig, l’atelier de Marie Vassilieff et surtout les cafés de Montparnasse sont les lieux de création et de convivialité où s’élaborent des esthétiques nouvelles. À l’exception de Modigliani, Picasso, Chagall et de quelques autres, la plupart sont des autodidactes qui inventent leur art avec une fantaisie débridée, rejetant tout académisme, triturant la matière picturale, osant des assemblages inédits de matériaux. Au sein de cette « école », qui n’en est pas une à proprement parler puisqu’il n’y a ni chef de file, ni programme, ni orientation commune, se détache « L’école russe de Paris », appellation revendiquée par ses représentants qui s’opposent à la tendance du « Monde de l’Art » d’Alexandre Benois et Constantin Somov, groupe très européanisé, raffiné et élitiste, comme au réalisme socialiste en gestation en Union soviétique. La plupart passent d’abord par la « maladie infantile du cubisme » avant d’élaborer leur style propre : Soutine, Chagall, Sonia Delaunay, Terechkovitch seront reconnus de leur vivant comme les sculpteurs Chana Orloff, Achipenko, Zadkine, Lipchitz.

Ainsi, face au « style unique » imposé en Russie soviétique, en France l’art pictural russe se développe dans toute sa diversité : avant-gardistes, expressionnistes, cubistes, constructivistes, membres du Monde de l’Art travaillent et exposent dans l’atmosphère de liberté qu’offre Paris. Si beaucoup ont retenu les leçons de clarté et de rigueur de l’art français, leurs expériences chromatiques et leurs thèmes influencent en retour durablement la pratique picturale de leur patrie d’adoption. La guerre met fin à cette période féconde. Certains artistes russes parviennent à quitter l’Europe pour les États-Unis, beaucoup disparaissent dans les camps nazis. La nuit tombe sur le Montparnasse russe. L’appellation « École de Paris » renait dans l’immédiat après-guerre pour distinguer d’abord les partisans d’un art figuratif national de leurs collègues de l’École de New-York, puis qualifie les créateurs du Salon des Réalités nouvelles ou du Salon de Mai, passés à  l’abstraction, mais il faudra attendre le dégel et l’apparition d’un art contestataire, opposé à  l’idéologie officielle, pour que se constitue la « nouvelle avant-garde russe » dont beaucoup de membres prendront à  leur tour le chemin de l’exil qui les mènera à  Paris dont le terreau fertile favorisa l’émergence de l’actuelle École de Paris.

à€ la différence de leurs prédécesseurs, ces artistes ont reçu une solide formation en Russie qui les a doté d’une excellente technique picturale, mais leur imagination et leur inventivité étaient bridées par les normes imposées. Si les grands classiques de la première avant-garde et de l’École de Paris font désormais partie de l’héritage culturel mondial, ces artistes russes de la vague d’immigration des années 70, épris d’une liberté de création qu’ils ne trouvaient pas à satisfaire à l’intérieur de leurs frontières, sont moins connus du grand public. Pourtant, cette génération dite des « non-conformistes » est entrée dans de grands musées français comme le Centre Pompidou, le Musée Maillol ou le Musée d’art moderne de la ville de Paris.

L’immigration artistique russe ne s’est pas arrêtée à ces deux seules périodes et s’est poursuivie jusqu’à ce jour. Continuant d’exercer un attrait particulier sur les esprits des plus jeunes, Paris a accueilli dans les années 90 et au début des années 2000 une nouvelle génération en provenance d’Europe de l’Est. Ces Parisiens russes, qui ont reçu dans leur très grande majorité une formation dans un des pays de l’ancienne Union Soviétique ou en Russie, sont installés depuis environ un quart de siècle dans la capitale et offrent une large palette de création artistique : peintres, photographes, sculpteurs, mais aussi jeunes artistes « conceptuels » explorant les nouveaux médias. Ils doivent être considérés comme partie intégrante de ce phénomène particulier que constitue l’école artistique russe de Paris. A l’instar de leurs célèbres prédécesseurs, ils ne forment pas de mouvement uniforme, mais plutôt un ensemble d’individualités aux racines communes, lié par un inconscient culturel homogène qui leur permet de créer une réelle communauté d’esprit. Cette communauté d’esprit et l’absence d’antagonisme sont bien perceptibles lors d’expositions de groupes où les œuvres d’artistes très différents sont confrontées les unes aux autres.

Ces créateurs issus de l’immigration des années 70 comme de celle des années 90 ont déjà leur public et leurs collectionneurs français et internationaux, et ce sont les rencontres avec ces artistes et personnalités du monde artistique russe qui constituent la particularité et le point de départ de cette exposition. La passion partagée pour l’art russe de la seconde moitié du XXème siècle et pour celui d’aujourd’hui s’enracine dans les liens d’amitié noués autour de ces rencontres. Citons tout d’abord le patriarche, Oscar Rabine, bien connu pour avoir organisé la fameuse « Exposition des bulldozers » et déchu de la nationalité soviétique dès sa sortie du territoire. Installé en Franc depuis plus de trente ans, Rabine reste fidèle à un réalisme qui accueille la poésie et le rêve. Paris, peint d’une palette chromatique alliant le beige au noir et blanc, devient frère d’une Moscou remémorée qui impose ses couleurs. Michel Roginsky, présent par ses toiles à l’exposition Les Couleurs et les Lettres qui s’est tenue à l’Orangerie du Sénat en 2012, un des chefs de file du mouvement non-conformiste, par le matériau pauvre employé – papier, carton – par sa technique rappelant celle des dessins d’enfants et l’utilisation, à  la surface du tableau, d’inscriptions commentant ironiquement le sujet, évoque un illustre « ancien », Michel Larionov. Ces mots, comme peints sur des murs par des mains malhabiles, on les retrouve aussi sur les toiles expressionnistes de Vladimir Titov à l’humour efficace. Igor Chelkovski, sculpteur-constructeur, recourt à la matière chaleureuse et douce du bois pour explorer l’espace en tant qu’architecte et agencer ses compositions « pour chevalet ». Rien de plus éloigné de l’œuvre raffinée du sculpteur Boris Lejeune, artiste protéiforme puisqu’il est aussi essayiste et poète et dont cinq sculptures monumentales ornent les jardins du boulevard Pereire à Paris. Quant au photographe Vladimir Sichov, il est bien connu du public français depuis son premier livre, Les Russes vus par Vladimir Sichov qui a révélé au public du monde entier le peuple russe sans le masque de la propagande et sous un jour cocasse ou attendrissant qui nous le rend proche. Photographe des scènes de rue, Sichov excelle aussi dans ses photos de Paris. Une exposition particulière lui a été récemment consacrée à la galerie de Buci.

Les expositions récentes ont présenté les productions des représentants de la « jeune génération », comme Masha Schmidt, née à Moscou et qui vit en France depuis 1990. Elle a fait ses études à l’Académie des Beaux-Arts de Moscou, puis les a poursuivies à l’École des Beaux-Arts de Paris. Artiste-peintre, scénographe et créatrice de costumes de théâtre, elle est aussi chef décoratrice pour le cinéma. Masha Schmidt emprunte son inspiration au spectacle de la nature, à la luxuriante végétale, aux jeux de l’eau, pour créer des tableaux abstraits évoquant des jardins, des frondaisons. On pourrait qualifier son œuvre d’abstraction lyrique si l’appellation n’était déjà prise ; ses enchevêtrements de tons pastel, sa palette de très beaux bleus donne au spectateur l’envie de plonger dans le tableau, de s’y absorber.

 

Bien qu’également abstrait, tout autre est l’univers de Faïna Kremerman. Épuré, réduit parfois à un seul signe qui interroge le spectateur – une branche tordue vrillant le ciel, des hiéroglyphes formés par des brindilles brisées, des radicelles cherchant un terreau où s’enraciner, un matériau pauvre, un univers minimaliste et angoissé. En contrepoint, de très beaux panneaux monumentaux, souvent divisés en deux espaces ou striés verticalement, où le travail sur la couleur et la composition crée un espace très personnel.

 

Daria Surovtseva est née à Moscou le 19 novembre 1980, elle vit et travaille à Moscou et à Paris où elle a étudié la porcelaine à l’Ecole de Sèvres. Ses délicates sculptures en porcelaine et plexiglass – matériau travaillé par le sculpteur constructiviste Anton Pevsner – évoquent les créatures diaphanes qui hantent les fonds sous-marins, d’autres – les meilleures réalisations des maitres verriers vénitiens, mais, plus encore, les œuvres de Pevsner qui souhaitait « utiliser le vide et se libérer de la masse compacte ».

 

Macha Poynder est un talent rare, tout de subtilité et de suggestion. Elle traque l’invisible qu’elle emprisonne dans ses filets colorés : « Les couleurs entre elles forment des accords qui, eux, créent à leur tour une nouvelle résonance. De même qu’en musique il existe en peinture le rythme et la construction, les tonalités et les clés, un tissu musical extrêmement complexe », écrit cette artiste dont le cheminement s’apparente à une ascèse visant à se libérer du poids de la matière pour laisser la couleur inventer d’elle-même sa propre expression, d’une beauté fulgurante.

 

Mais n’oublions pas le maitre d’œuvre de cette vaste entreprise, Vladimir Kara, né à Moscou en 1956, qui vit et travaille à Paris depuis 1985. Il a exposé dans des lieux prestigieux comme le Palazzo Lenzi, l’Institut de France à Florence, le Museo d’Arte Contemporanea Luigi Pecci Prato, le Musée MOCA Beijing, le Musée Cocteau à Villefranche-sur-Mer. Ses tableaux appartiennent à différentes collections privées et institutions culturelles françaises dont l’Alliance Française de Paris et La Grande Loge de France. Il est exposé en permanence à la Galerie SAPHIR et à la Galerie FYR, Firenze. Sa peinture, toute de fluidité, séduit par l’univers intimiste et harmonieux qu’elle présente, par la maitrise de la composition et d’une palette réduite à quelques couleurs favorites et qui campe un lieu, un personnage, un état d’âme avec une virtuosité déconcertante.

 

 

 

L’objectif de l’exposition « L’Ecole de Paris : hier et aujourd’hui » est de faire connaitre les noms de ces artistes au grand public, mais aussi d’évoquer la question de la continuité et de la transmission du souffle artistique russe depuis l’École de Paris d’hier en confrontant les œuvres issues des collections privées et les créations de la communauté artistique d’aujourd’hui. L’exposition en 2017 sera également l’occasion d’évoquer le cheminement d’une œuvre, la façon dont elle fraye son propre chemin depuis l’atelier de l’artiste jusqu’à la collection, où elle occupe une place unique.